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Interview de Christoph Chabirand lauréat 2015 du prix salon du livre du net


Un livre édité en 2014 par Orphie


Stéphane Ternoise, pour le salon du livre du net
: - "Les yeux vair." 42 nouvelles. D'abord le titre. Merci de nous fournir une petite explication sur ce « vair »...
Christoph Chabirand : Le vair est la fourrure d'un petit écureuil dans les tons gris-bleu, aujourd'hui disparu. On trouve trace dans la littérature de cette fourrure avec la fameuse "pantoufle de verre" de cendrillon de Charles Perrault mais avec une faute typographique. Le mot "vair" a disparu du français, il ne subsiste que "vairons" pour désigner deux yeux de couleurs différentes. Le patois vendéen comme le créole réunionnais fourmillent d'expressions issues du vieux français, ainsi en extirpant ce mot de sa désuétude, j'ai voulu faire un clin d’oeil à ces deux langues que j'affectionne particulièrement.

- 42 nouvelles. Et la mort s'impose dès les premières, puis "de nombreux suicides". N'avez-vous pas eu peur, en débutant par ces nouvelles, de figer votre lectorat ? Et pourquoi la mort ? L'époque vous semble propice à cette tentation ?
Il est vrai que l'idée de la mort, sous toutes ses formes, accidents, meurtres, parfois suicides, est présente dans mes écrits, ce n'est pourtant pas une obsession. La mort donne son sens à la vie, elle est même un accélérateur de vie. Je suis de ceux qui ne la redoutent pas mais qui en ont pleinement conscience et ainsi tâchent chaque jour de vivre totalement leur vie. En ce qui concerne le suicide proprement dit, j'y vois plus l'expression d'un choix, d'une liberté que d'un désespoir dans une société devenue hautement individualiste.

- Votre vie... né en Vendée en 1958, vous vivez depuis 1986 à La Réunion, note votre présentation dans ses premiers mots. Ce qui semble indiquer que vous considérez ce changement "de domicile" comme l'un des actes les plus importants de votre vie. Pouvez-vous replonger dans vos motivations à 28 ans... Et "de quelle manière vivez-vous" depuis 1986, professionnellement ?
J'ai été nommé instituteur remplaçant dans le département de La Réunion en 1986 où j'y ai exercé ce métier jusqu'en 2014. J'ai débarqué sur cette île sans en rien connaitre, j'avais juste une carte en relief en tête pour unique référence et le choc a été total. L'insularité m'a toujours attiré et, bien que La Réunion ait une histoire courte, elle est extrêmement riche et passionnante, tout comme ses peuples, ses paysages. Sans renier ma Vendée natale, je suis devenu amoureux de cette île si loin de la France et pourtant si française.

- Quelques mots sur le Jazz...
Le jazz est une musique de liberté que j'ai découvert vers l'âge de 20 ans après des études de piano classique. J'ai entamé l'étude du trombone et peu à peu suis devenu musicien de jazz mais je participe aussi à la musique créole de La réunion: le séga et le maloya. L'improvisation est essentielle dans la musique de jazz, elle est un langage qui a des règles mais qui requiert de l'imagination, on dit souvent qu'une bonne improvisation raconte une histoire, ce qui place cette musique, à mon sens, non loin de la littérature.

- Vos premiers livres, vos premières publications ?
Mon premier livre publié le fut chez Amalthée en 2008, un recueil de nouvelles intitulé BLEUES NUITS. L'accueil reçu par ce livre m'a décidé à persévérer, je me suis alors tourné vers des maisons d'édition classiques et Orphie a accepté AIGUES-MARINES (nouvelles) qui fut publié en 2010, puis LES CONTES D'EFINGA EN 2011 (nouvelles) et LES YEUX VAIR en 2014. Tous ces recueils poursuivent un peu le même objectif: Raconter des histoires qui, la plupart du temps, concernent des gens simples qui voient leurs vies transformées par quelque chose qui aurait pu être anodin, une rencontre, un accident, une pensée, bref, ce qui nous arrive à tous tous les jours mais qui souvent a une portée universelle.

- Pouvez-vous nous parler de votre maison d'Editions, ORPHIE ?
Orphie est une maison d'édition généraliste spécialisée dans l'ultra-marin francophone depuis une trentaine d'années. Elle ne délaisse pas pour autant la littérature puisqu'elle publie, outre les incontournables livres destinés à une clientèle touristique, romans, nouvelles, policiers, ouvrages historiques, écrits par des auteurs ultra-marins. Je trouve cette démarche, qui n'est pas forcément très lucrative, fort louable.

- Sur Amazon, aucune version numérique. Pourquoi ?
Je ne sais pas pourquoi il n'existe pas de version numérique de mes ouvrages sur Amazon, je ne sais pas qui décide de cette option.

- Pourquoi la nouvelle ? (je sais "pourquoi y'a-t-il quelque chose au lieu de rien ?" !)
La nouvelle est mon genre de prédilection, d'une part parce que lorsque j'ai commencé à écrire, j'écrivais des poésies, genre devenu sans doute le moins lu, et que pour moi la nouvelle est beaucoup plus proche de la poésie que du roman d'autre part, comme dans un chorus improvisé de jazz, vous devez raconter une histoire en un minimum de notes ou de mots, donc aller à l'essentiel, sans lasser par des descriptions ou des fioritures trop fouillées. J'écris des nouvelles parce que je suis musicien de jazz, il y a une très grande proximité dans ces deux démarches.

- Il y eut également en 2013 un roman policier, "Datura et Soleil noir", est-ce une "évolution" dans l'approche de l'écriture ?
DATURA ET SOLEIL NOIR appartient au genre policier certes, cependant il s'agit de deux nouvelles policières d'une centaine de pages chacune dont les chapitres sont eux-mêmes organisés comme des nouvelles reliées les unes aux autres, alors non, il n'y a pas de tournant majeur, d'évolution pour autant que je puisse en juger.

- "Les yeux vair." La mort. Mais aussi "la grande absurdité" au coeur des vies. Avez-vous souhaité "démontrer quelque chose" dans le choix de ces nouvelles ?
Je ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit. Je présente au lecteur une histoire qui peut l'enthousiasmer ou le choquer, voire le faire sourire. Tournier écrivait "qu'il fallait être deux pour écrire une histoire": l'auteur et le lecteur. Je crois profondément à cette vision de la littérature, je me suis rendu compte souvent que ce que j'écrivais n'était pas forcément perçu comme ce que j'avais cru qu'il le serait en l'écrivant. En tout cas, je ne cherche ni séduire ni à choquer, chacun reçoit mes nouvelles avec son imaginaire, sa vision du monde, sa personnalité.
Il y a certes une part d'absurdité dans nos vies, nous sommes tous englués dans des évènements que nous n'avons pas choisis et il n'y a pas de règles pour s'en sortir, chacun fait comme il peut, en cela les personnages qui peuplent mes nouvelles nous ressemblent. S'il y avait une volonté de ma part ce serait que mes nouvelles soient une sorte de miroir et permettent de mieux cerner le monde extérieur comme notre monde intérieur.

- Ecrit-on d'abord pour soi ? Pour se connaître ? Pour sortir des démons ? Pour passer à autre chose ? Pour transmettre ?
On écrit peu ou prou pour toutes les raisons que vous venez d'évoquer mais l'acte essentiel est celui du partage, comme en musique, on joue pour être écouté et on écrit pour être lu. Certains auteurs rechignent à se soumettre à des séances de signatures, pour moi c'est tout le contraire. Rencontrer des gens, discuter avec eux, échanger est fondamental, d'ailleurs certaines séances de signatures m'ont inspiré des nouvelles.

- Vous participerez cette année à des manifestations littéraires en métropole ?
J'ai déjà participé par deux fois au salon du livre de Paris, pour la sortie de précédents ouvrages, mais comme il devient très difficile d'obtenir une aide financière, ne serait-ce que pour participer au coût du billet d'avion, je ne pense pas m'y rendre cette année, sauf imprévu.

- Quant à celles dans l'île de la Réunion, quelques dates ?
Je devrais être invité à donner des conférences/débats par plusieurs médiathèques de l'île et l'obtention ce prix, avec la réalisation d'un bandeau le signalant, me donnera l'occasion de réaliser plusieurs séances de signatures dans les librairies de La Réunion. Je devrais également participer au salon du livre de la ville de Saint Pierre qui se déroulera normalement en fin d'année.

- Votre ambition artistique ?
Mon ambition artistique est contenue dans la réponse précédente : le partage et la rencontre, mais bien sûr comme tout auteur je souhaite être de plus en plus lu.

- L'oeuvre, pierre par pierre, livre par livre, installer une oeuvre, ne vous préoccupe pas ?
Bien sûr que si! J'espère pouvoir continuer à trouver l'inspiration pour laisser une œuvre conséquente et de qualité.

- Même sans se demander si les passages sont autobiographiques, la présence du jazz dans votre recueil m'amène à croire qu'il s'agit du pilier essentiel de votre vie, du domaine (la scène et son environnement), où vous vous sentez le mieux... Est-ce exact ? (je peux également me tromper !)
La musique a toujours occupé dans ma vie une place prépondérante, donner des concerts pendant plus de vingt ans tous les week-ends ça laisse non seulement des traces mais aussi des sources d'inspiration. Bien que je me refuse à parler de récits autobiographiques. Je n'utilise des éléments de ma vie ou de celles de proches uniquement lorsque je pense que cela a une portée plus générale et que cela peut-être digne d'intérêt pour le lecteur. Je fuis tout nombrilisme.

- Ce prix littéraire... il s'agit de la première récompense pour vos livres ? Sa place est "un peu" à part dans le paysage de l'édition... pensez-vous qu'il va vous être "utile" ou cette récompense vous suffit déjà "en elle-même" ?
Il est évidemment important d'être visible dans un monde ou l'apparence prend le pas sur l'essence, la forme sur le fond. Un tel prix est gratifiant et important car, d'une part, il montre qu'en dehors de tout lobby, des professionnels vous ont remarqué et que, d'autre part, il vous conforte à continuer. Ce prix est à la fois une récompense et un encouragement. J'ai déjà été primé pour des nouvelles isolées, mais c'est une autre satisfaction que de voir un recueil complet récompensé.

- Vivre uniquement des ventes de vos livres, est-ce une envie ? Pensez-vous que ce soit possible sans atteindre des "très gros tirages" ?
L'argent n'a jamais été le moteur de ma démarche artistique. Si cela avait été le cas, je n'aurais jamais joué de jazz ni écrit de nouvelles, tout ceci reste assez confidentiel. Je déplore d'ailleurs qu'un pays qui a produit un Maupassant pour ne citer que lui, ait si peu d'estime pour ce genre littéraire contrairement à d'autres cultures. C'est ainsi mais, vivre de son art est le souhait de tout artiste. "Fay ce que voudras" comme écrivait Rabelais reste le moteur de ma démarche, ma seule exigence est de tendre vers toujours plus de qualité en restant libre.

- Vu de "votre île", l'agitation du microcosme littéraire métropolitain, vous la percevez de quelle manière ?
ll semble que le système soit assez verrouillé. Plusieurs de mes nouvelles évoquent d'ailleurs ce microcosme où, de plateaux télé en plateaux télé, les mêmes écrivains assurent à la même époque, chaque année la promotion de leurs ouvrages. Pour utiliser un anglicisme affreux, certains sont "bankable", il en va de même dans tous les arts malheureusement. Savez-vous que certains jeunes musiciens de jazz ont été choisis pour participer à des séances d'enregistrement par des majors sur des critères physiques? même le jazz est pollué par ce genre de considérations, qui, au final, sont purement pécuniaires (un disque se vend mieux avec la photo d'un ou d'une belle instrumentiste en couverture) étonnant non?

- A l'île de la Réunion, où en est la lecture numérique ?
Malgré un retard inévitable dû à la fois à l'éloignement et au niveau de vie, elle est cependant, grâce à des décisions des différentes assemblées, en plein développement.

- Et pour finir, quelle est votre position, ès auteur mais également ès lecteur, sur l'ebook ?
Pour moi, tous les supports sont bons pour lire, je ne refuse pas la modernité, bien que je préfère le support papier, c'est une question de génération.


Christoph Chabirand a également répondu à la question Qu'est-ce qu'un écrivain ? Sa réponse figure avec celles des précédents lauréats sur la page dédiée à cette approche du portail ecrivain.lu accès.

Christoph Chabirand


Christoph Chabirand, Les Yeux Vair.

Disponible en papier, prix éditeur 18 euros, par exemple sur amazon france (lien sur le livre).

Les Yeux Vair




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